premiere partie
Je ne sais quoi d'étrange hantait la maison ou j'ai grandi. Les recoins étaient peuplés d'ombres, les escaliers emplis de chuchotements, le temps était erratique et la sincérité ne l'était pas moins. Je l'ai toujours su- mais comment le savais-je ?
Il s'y livrait une guerre permanente, guerre silencieuse, larvée, qui ne faisait pas crépiter les fusils ; les corps tombés au champ d'honneur n'étaient que des désir assassinés, les balles étaient des mots, et quand le sang coulait,on disait que c'était de l'orgueil .
J'avais sept ans et n'avait jamais été à l'école, pourtant je connaissais par c½ur l'histoire de la guerre de Sécession. Maman et tante Pétunia disaient souvent que les guerres étaient le sujet de conversation préféré des hommes ; néanmoins, si d'autres guerres ébranlèrent le monde,à la maison on en parla jamais. Yankee par la naissance - ses ancêtres avaient combattu contre ceux de ma mère- papa était sudiste par prédilection. Au dîner, il nous régalait d'anecdotes tirées d'énormes romans sur le général Lee, et nous peignait les combats aux couleurs les plus effroyables. Ces récits m'enchantaient mais ma tante préférait la télévision et ma mère ses livres à elle ; elle disait que papa sautait les passages les plus palpitants sous prétexte d'épargner les oreilles innocentes.
Elle voulait dire les miennes et celles de Vera,ma cousine. Tout le monde nous croyait frère et s½urs, mais je savais que Vera était la fille naturelle de ma tante célibataire. Nous affirmons bien haut qu'elle était ma s½ur aînée pour lui épargner d'être mise au ban de la société.
J'avais un vrai frère aînée, légitime, disparu avant ma naissance : il s'appelait Harry, comme moi, il était mort depuis longtemps et pourtant son ombre n'en finissait pas de roder. Papa ne pouvait se consoler de la mort de son premier Harry, le parfait, et il n'abandonna jamais l'espoir qu'un jour je devienne comme lui :exceptionnel.
Vera était ravie que les gens nous prennent pour deux frère et s½ur . Elle ne voulait pas me dire son age véritable. A la maison , personne ne disait jamais son age. C'est seulement du mien qu'on parlait toute la journée. Vera affirmait qu'elle pouvait avoir tous les ages qu'elle voulait : dix, douze,quinze ans, et même vingt. Elle prenait des poses élégantes et sophistiquées et changeait d'allure et d'expression comme un rien. Elle se moquait de moi parce que je n'avais aucun sens du temps. Elle n'arrêtait pas de me dire que j'étais née d'un ½uf d'autruche dont j'avais brisé la coquille tout à trac à l'age de sept ans. Du célèbre oiseau j'avait hérité la manie d'enfouir la tête dans le sable et de prétendre que tout allait pour le mieux dans le meilleurs des mondes. Elle ne savait rien de mes rêves, ni de toute la boue qu'ils charriait en moi.
J'ai su depuis le début que Vera était mon ennemie même quand elle faisait semblant d'être mon amie. Bien que certains jours j'ai souhaité son amitié à n'importe quel prix, j'ai toujours senti qu'elle me détestait. Elle était jalouse. Comme j'aurais voulu qu'elle m'aime et qu'elle m'admire ! Je l'enviais aussi, parce qu'elle était normale et que personne ne lui demandait de se forcer à ressembler à un mort. Personne ne paraissait se soucier que Vera ne soit pas extraordinaire. Sauf elle. Elle prenait un malin plaisir à répéter que je n'étais pas du tout exceptionnel, que j'étais simplement bizarre. A vrai dire, je n'avait pas besoin d'elle pour m'en apercevoir. J'étais incapable de me rappeler le moindre événement de ma petite enfance. Je ne me souvenais jamais de rien, que les choses se soient passées la veille ou le semaine précédente. Je ne me rappelais pas avoir appris ce que je savais et je n'aurais pu dire comment je me trouvais être au courant de tant de choses que j'étais censée ignorer.
Les innombrables horloges disséminées dans les couloirs de notre maison géante ajoutaient encore à mon trouble, car elles égrenaient des heures qui n'étaient pas les mêmes : les aiguilles de la pendule chinoise tournaient à l'envers et, sur la cheminée de mes parents, le cartel rococo était arrêté à minuit ou midi, de toute éternité. Comble à ma détresse, il était impossible de mettre la main sur le moindre calendrier. Jamais les journaux n'arrivaient en temps et en heure. Nous n'avions que des magazines très anciens entassés dans un placards ou soigneusement cachés au grenier. A la maison on gardait tout, personne ne jetait jamais rien. Un jours, toutes ces collections vaudraient une fortunes : ce serait pour notre descendance.